Un rouquin haineux s'avança vers moi, laissant derrière lui ses amis techniciens amusés.
- Ecrase, musicien ridicule ! Qui es-tu pour nous parler ainsi ?
Loin de me laisser anéantir par cette soudaine hostilité, j'articulai :
- Je vous ai demandé si vous aviez un cble plus long pour brancher ma guitare parce que, lorsque je suis sur scène, un pilier sur le côté me cache. Vous m'avez répondu que vous n'en aviez rien à faire. Aussi, depuis cinq minutes, je suis devenu le pilier du groupe et c'est en cette qualité que je me permets de vous répondre. Et vous, qui êtes vous pour foutre en l'air notre journée ?
Nous étions un jeune groupe et nous n'avions pas fait énormément de concerts : aussi, nous misions beaucoup sur celui-ci. Pourtant, dès notre arrivée, cela tourna au vinaigre.
C'était le 27 mars 1999. Les bras chargés de matériel, nous arrivmes dans le mythique lieu de concert Plantkunde afin de participer à un concours musical nommé "Emergence". Beaucoup d'artistes auraient donné cher pour être à notre place. Je ne pus m'empêcher de contempler les immenses vitres du hall d'entrée avant de rejoindre les autres dans la salle principale.
- Je suis Monsieur Mario, votre local manager.
L'homme qui venait de se présenter à nous avait la trentaine. Ses traits durs tranchaient avec la douceur dégagée par sa voix. Ses habits le seyaient mal. Sa chemise lui serrait le cou et les longues manches de son pull-over rendaient ses mouvements difficiles.
Le règlement du concours Emergence stipulait que le public votait à la fin de chaque prestation et avait donc le pouvoir d'élire les musiciens vainqueurs. Tout cela était encore flou, mais il était assez simple de suivre le raisonnement suivant : si notre groupe parvenait à vendre un grand nombre d'entrées, celui-ci se qualifierait pour la demi-finale. C'était Monsieur Mario qui nous avait proposé cette solution - sans doute comme il l'avait fait pour les dizaines de rock star en culottes courtes qui s'étaient présentées devant lui. Durant un mois, mes amis et moi-même avions poursuivi nos proches, afin de leur fourrer des places pour notre concert. On aurait dit des gosses à l'école primaire tentant, en vain, de refiler leurs billets de loterie.
- Et l'argent des préventes ?
- Nous l'avons versé au compte bancaire que vous nous avez donné.
Une lueur d'inquiétude traversa le regard de Monsieur Mario.
- Lorsque les techniciens auront réglé les volumes sonores des instruments du groupe Split 234 , ce sera à votre tour. Ensuite, le présentateur de la soirée vous posera quelques questions. Et enfin, un coordinateur de la lutte contre la fraude fiscale vous interrogera... certainement sur l'argent des préventes. Pour éviter de la paperasserie inutile, évitez de donner le numéro de notre compte : expliquez simplement que vous m'avez donné l'argent en main propre aujourd'hui même.
Ses yeux scrutèrent nos réactions. Monsieur Mario crut bon d'ajouter que cela valait mieux aussi pour nous. Il retourna dans la salle, confiant, se souciant peu de nos états d'mes.
Tout s'enchaîna rapidement. Les techniciens effectuèrent un travail plus que bclé pour notre sound check. J'éclatai le premier, suivi très rapidement des autres. Un technicien osa dire à mon bassiste que son instrument était nul à chier.
- Je n'ai pas l'argent que le personnel de l' Emergence gagne.
Puis, vint le moment de se faire interroger par le fisc. Monsieur Mario s'en souvient encore ! Nous fûmes, malgré tout, qualifiés pour les demi-finales, mais nous ne nous y rendîmes point. Le moule était brisé.