Cher Joséphus,
Je vous remercie pour votre lettre, c'est toujours très flatteur de recevoir pareille correspondance. Je n'ai pas su y répondre plus tôt, je m'en excuse, je dois vous avouer que je suis en très mauvais état.
Tout a commencé le jour o— j'ai lu un article sur la respiration dans le Top Santé, une question stupide m'a traversé l'esprit : je respire par le nez ou par la bouche ? Dans cet article, le docteur disait qu'il valait mieux respirer par le nez qui est un bien meilleur filtre. Je me suis donc mis à surveiller ma respiration. Tout se passait très bien jusqu'à ce que d'autres interrogations les plus idiotes les unes que les autres se succèdent dans mon pauvre cerveau comme par exemple : comment mon corps fait-il pour m'empêcher de me faire dessus ? A ce moment précis, ce phénomène inconscient semblait être devenu conscient, je me retrouvais dans une situation plus qu'embarrassante. Depuis, si je ne pense pas à me retenir, mon corps se laisse aller. D'autres phénomènes semblables se sont produits, chaque action, aussi banale qu'elle soit, est devenue un exercice mental extrêmement compliqué à réaliser. Tous mes actes physiques sont conscients, je contrôle même mon cour, je n'en suis pas sûre mais j'ai trop peur d'arrêter. Heureusement pour moi, durant mon sommeil, mon corps semble se prendre en charge. Par contre, en journée, il faut que je fasse très attention à ne jamais l'oublier, une activité trop intellectuelle pourrait m'être fatale, d'ailleurs, cela fait déjà 5 heures que je tente d'écrire cette lettre, j'ai du faire de nombreuses pauses, je suis tombée plusieurs fois et mon pyjama est trempé. Vous ne pouvez pas imaginez quel enfer je vis ! Mais qu'ais-je donc fait pour mériter cela ? Je sais que je ne suis plus toute jeune, 88 ans déjà. Je serai bientôt soulagée. Mais en attendant, je passe mes journées devant la télé, je mange mes excréments, je ronge les ongles de mes orteils méticuleusement, je bois de l'alcool de cheveux roux, je classe mes crottes de nez selon des catégories bien spécifiques dans un classeur, je déguise mon chien en Pascal Sevran. Je ne peux malheureusement me consacrer qu'à ces activités de base, elles sont simples à exécuter et je peux contrôler mon corps sans trop de difficultés. Parfois lorsque je m'ennuie, je passe au niveau supérieur des activités de vieilles, je tricote des morceaux de pulls ou je regarde par la fenêtre, mais c'est de plus en plus rare.
Je n'ai malheureusement plus la force d'écrire d'avantage. Au revoir Joséphus.
Amicalement,
Zéphyrine
P.S. Ne m'écrivez plus, vos lettres ont déjà failli me coûter la vie plus d'une fois, laissez moi vieillir en paix. Je comprends votre tristesse, je suis sûre que vous en vomissez votre déjeuner : ®Langoustes d'Andalousie fourrées au caviar accompagnées de papillotes et autres douceurs Captain Igloo¯, votre plat favori. Mais c'est mieux ainsi, je vous l'assure.